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Instinct maternel

Nous les trouvons dégoûtantes, nous préférons les écraser sous notre semelle plutôt que de leur accorder la moindre attention. Aujourd’hui dans la chaleur de l’été, les éléments vont mettre à mal l’académique hiérarchie de la morale.


Tapie dans son nid glauque, obscur et rempli de morceaux de toile déchirée, l’araignée se tenait immobile, ses multiples yeux encore clos. Elle avait ramené ses huit pattes sous son corps sec et noir. Cette splendide Érigone, issue de la famille des Linyphiidae, une puissante représentante de sa classe, mesurait presque, lorsqu’elle s’étirait de tout son long, quatre centimètres d’envergure, et sa carapace recouverte d’éraflures démontrait la grande combativité et l’immense courage – ainsi notoirement que l’incontestable cruauté – dont elle avait fait preuve au cours de son existence.

Après une longue et agréable période d’immobilité, elle déplia paresseusement une patte derrière elle, amenant son extrémité engourdie au contact d’une grappe d’œufs entreposée, contre la paroi tiède du nid, dans un solide filet de soie. Trésor grouillant, déjà animé d’une sourde pulsation. Pompe! Pompe! Pompe! Des centaines de petites araignées viendraient bientôt s’agiter ici, ramper dans tous les sens et remplir cette grande coquille de plastique bien trop vaste pour une Érigone solitaire.

L’araignée se dressa sur ses huit pattes et s’étira comme un gros chat sur un mur au soleil d’été. À sa manière, elle frissonna de plaisir, avant de se recroqueviller à nouveau.

Son nid, établi sur une structure nomade, offrait de nombreux avantages : protecteur et confortable, c’était un terrain de chasse idéal qui proposait de par sa nature mobile un assortiment de proies très variées. Il avait bien sûr ses quelques inconvénients : il se trouvait exposé à de fortes tempêtes (auxquelles on n’avait pas forcément à faire face dans les nids traditionnels – ceux établis au fond d’une armoire par exemple, entre deux poutres ou au creux d’un mur de pierre) et il y avait aussi les persécuteurs… Bien entendu. Car eux étaient partout.

L’endroit le plus confortable est toujours chez soi, là où on a ses petites habitudes. C’est là et pas ailleurs. On espère toujours – même une araignée l’espère – affronter les tempêtes et les coups durs sans y laisser trop de plumes. On espère toujours qu’il n’y ait pas de tempête, finalement. Et que l’existence s’écoule paisiblement.
Dans cette coque en plastique moulé remplie de ressorts et d’engrenages, elle aurait pu donner confortablement vie à dix mille bébés ! Il n’en fallait pas tant, mais elle était aussi à l’aise ici que dans le grenier d’une maison abandonnée, plongé dans la chaleur sombre de l’été. Et sa progéniture le serait aussi.


Commentaire :

Dans Instinct maternel, mis côte à côte, l’homme et la bête peuvent-ils encore se regarder en face ? Se contempler en égaux ? Peut-être enfin, oui.


Retrouvez cette histoire dans le recueil Les piétons lunaires

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17 pages
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Version électronique : 1 €

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